L'école ne fait rien contre le harcèlement : les recours

Tu as pris rendez-vous. Tu as expliqué. On t'a répondu que c'étaient des histoires d'enfants, que ton fils est un peu sensible, qu'il faudrait aussi qu'il fasse des efforts. Tu es ressortie avec l'impression désagréable d'être celle qui exagère.

Je voudrais commencer par te dire ceci : tu n'exagères pas. Un parent qui sent que son enfant va mal a presque toujours raison, même quand il n'a pas encore les mots pour le prouver. Et le fait que l'école ne voie rien ne signifie pas qu'il n'y a rien.

Cet article te donne les étapes, dans l'ordre. Pour poser un cadre qui oblige les choses à bouger.

Et je te préviens tout de suite : il y a deux chantiers, pas un. Faire bouger l'école, c'est le premier. Aider ton enfant à tenir pendant ce temps, et à ne plus se retrouver dans cette position, c'est le second. On les mène en parallèle, jamais l'un après l'autre. Je t'explique pourquoi à la fin.

Pourquoi l'école « ne voit rien »

Il y a rarement de la mauvaise volonté derrière. Il y a surtout trois réalités.

Le harcèlement se passe là où les adultes ne sont pas. Les couloirs, les toilettes, le fond de la cour, le vestiaire, le trajet, les groupes de messagerie le soir. Un enseignant peut sincèrement n'avoir rien remarqué.

Le mot fait peur. Prononcer « harcèlement », pour un établissement, c'est enclencher un protocole, remplir des documents, convoquer des familles. La tentation de qualifier la situation de conflit ou de mésentente est humaine — et elle retarde tout.

Ton enfant se comporte peut-être très différemment là-bas. Beaucoup d'enfants harcelés tiennent toute la journée et s'effondrent en rentrant. L'école voit celui qui tient.

Comprendre ça ne change rien à l'urgence. Mais ça évite d'arriver en accusant, ce qui referme systématiquement les portes.

Le calvaire d'un de mes clients

Un enfant de primaire que j'ai accompagné. Depuis des mois : des coups, des affaires piétinées, du chantage aux jeux, une rumeur lancée auprès d'un camarade pour le discréditer. Et surtout une camarade qui s'installait auprès de ses amis, un par un, jusqu'à ce qu'il se retrouve seul en récréation.

Sa mère avait écrit à l'école dès le mois d'octobre. Elle avait relancé. L'équipe n'avait rien constaté directement — alors même que des adultes de l'établissement avaient assisté à certaines scènes.

Deux choses m'ont frappée pendant notre première séance.

Elle tenait toute la journée et s'effondrait le soir en rentrant. L'école voyait une enfant qui allait bien. C'est exactement ce dont je parlais juste au-dessus : l'établissement voit celle qui tient.

Elle n'osait plus se défendre. Elle avait compris que si elle réagissait, c'est elle qu'on sanctionnerait. Coincée entre subir et être punie, elle avait choisi de subir — et cette impasse-là, aucun protocole ne la résout.

Le protocole a fini par s'ouvrir. Mais entre le premier courrier de sa mère et ce moment-là, il s'est écoulé des mois. Des mois pendant lesquels elle est retournée dans cette cour tous les matins.

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Ce que l'école a l'obligation de faire

C'est important de le savoir, parce que ça change la conversation.

Depuis la rentrée 2023, le programme pHARe est obligatoire dans toutes les écoles, tous les collèges et tous les lycées[1]. Chaque établissement doit avoir désigné des coordinateurs harcèlement, et le ministère vise la formation de l'ensemble des personnels d'ici 2027 [1]. Il existe par ailleurs environ 380 référents harcèlement répartis sur le territoire [2].

Autrement dit : ton établissement dispose déjà d'un protocole et de personnes formées. Ta demande n'est pas une faveur, c'est l'application de quelque chose qui existe.

Et l'école n'a pas seulement un devoir moral : elle a une obligation de protection des élèves. Une inaction manifeste face à une situation signalée peut engager la responsabilité de l'institution [3].

La règle qui change tout : passer à l'écrit

Si tu ne devais retenir qu'une chose de cet article, ce serait celle-ci.

Un appel téléphonique ne laisse aucune trace. Un rendez-vous non plus. Tant que rien n'est écrit, rien n'existe — ni pour l'établissement, ni pour ceux qui devront éventuellement intervenir ensuite.

La méthode recommandée par les avocats spécialisés en droit de l'éducation : après chaque rendez-vous, envoie un mail au chef d'établissement récapitulant ce qui a été dit et ce qui a été décidé [4]. Quelque chose de simple et courtois :

Suite à notre rendez-vous du 12 mars, je vous confirme les faits évoqués concernant ma fille : […]. Vous m'avez indiqué que […]. Je vous remercie de me tenir informée des mesures mises en place.

Ce mail ne fâche personne. Mais il transforme une conversation en document daté.

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Les étapes, dans l'ordre

Ne saute pas les marches : chaque niveau attend que le précédent ait été sollicité.

1. Le professeur principal ou l'enseignant. Demande un rendez-vous, expose les faits, écoute leur version. Confirme par écrit ensuite.

2. Le chef d'établissement, et le référent harcèlement pHARe. Demande explicitement l'ouverture du protocole pHARe et le nom du coordinateur harcèlement. Nommer le dispositif change souvent le ton de la réponse.

3. Le mail avec copie à la hiérarchie. Si rien ne bouge, écris au chef d'établissement en mettant en copie le rectorat et le DASEN — le directeur académique des services de l'Éducation nationale [4]. Le simple fait que la hiérarchie soit destinataire suffit fréquemment à débloquer une situation.

4. La lettre recommandée. Après une à deux semaines sans réponse satisfaisante, envoie un recommandé avec accusé de réception au chef d'établissement, au recteur et au DASEN. Joins un certificat médical si ton enfant présente des conséquences physiques ou psychologiques, et demande le lancement d'une enquête administrative [4][5].

5. Le médiateur de l'Éducation nationale. Chaque académie dispose d'un médiateur, saisissable gratuitement, dont le rôle est précisément de débloquer les situations entre les familles et l'administration.

6. Le Défenseur des droits. Institution indépendante, saisissable en ligne ou via un délégué près de chez toi. Il peut mener des investigations et adresser des recommandations à l'administration [2][5].

7. La voie pénale. Le harcèlement scolaire est un délit depuis la loi du 2 mars 2022 [1]. Le dépôt de plainte reste possible à tout moment et n'attend pas les étapes précédentes lorsque les faits sont graves.

À savoir également : dans le premier degré, le DASEN peut décider de déplacer dans une autre école un élève dont le comportement fait peser un risque avéré sur un autre élève, lorsqu'aucune mesure éducative n'a permis d'apaiser la situation [6].

Ce qui rend ton dossier solide

Un journal daté. Une simple note sur ton téléphone : la date, ce que ton enfant a raconté, ce que tu as observé. Trois lignes suffisent. Au bout d'un mois, tu as une chronologie — et une chronologie est beaucoup plus convaincante qu'un ressenti.

Un certificat médical. Va voir ton médecin traitant et fais consigner ce qu'il constate : anxiété, troubles du sommeil, perte de poids, marques éventuelles. C'est la pièce la plus lourde d'un dossier.

Les traces numériques. Captures d'écran des messages, avec la date et le pseudo visibles. Ne supprime rien, même ce qui est blessant.

Les autres familles. Si d'autres parents constatent la même chose, un courrier collectif a un poids sans commune mesure avec une démarche isolée.

Ce que je te déconseille

Contacter directement les parents de l'autre enfant. L'intention se comprend, le résultat est presque toujours mauvais : escalade entre adultes, et enfant qui se retrouve encore plus exposé.

Arriver en menaçant. L'avocat, les médias, le procès dès le premier rendez-vous : ça braque l'équipe et ferme la porte de la coopération. Ces recours existent, ils viennent après.

Attendre « la prochaine fois » pour signaler. Le harcèlement se définit par la répétition. Chaque semaine d'attente rend le retour plus difficile.

Changer d'établissement en urgence, sans rien avoir écrit. Parfois c'est la bonne solution. Mais un déménagement scolaire décidé dans la panique laisse ton enfant avec l'idée que c'est lui le problème — et rien ne garantit que ça ne recommencera pas ailleurs.

Et pendant ce temps, ton enfant

C'est le point que je tiens le plus à te dire, parce qu'il se perd presque toujours dans les démarches.

Tout ce que je viens de décrire prend du temps. Des semaines, souvent des mois. Ton enfant, lui, retourne dans la cour demain matin. Et pendant ces mois-là, trois choses se passent, dont on parle rarement.

Le signalement peut aggraver les choses à court terme. Souviens-toi de la petite fille dont je te parlais plus haut : entre le premier courrier et l'ouverture du protocole, il s'est écoulé des mois. C'est difficile à entendre, et c'est pourtant fréquent. L'élève convoqué sait qui a parlé. Il se fait plus discret, il déplace ses attaques hors des regards, il passe par d'autres. Ton enfant se retrouve alors dans le pire moment : la situation continue, et il a en plus l'impression d'avoir empiré les choses en parlant. S'il n'a rien pour tenir cette période, elle peut le casser davantage que ce qui l'a précédée.

Il apprend quelque chose sur lui-même. Quand les adultes s'occupent de tout, un enfant en tire une conclusion silencieuse : je ne peux rien faire, il faut quelqu'un pour me défendre. Cette conviction-là ne s'efface pas avec le règlement du dossier. Elle s'installe, et elle le suit.

Et quand la situation se règle enfin, il reste le même enfant. Classe changée, élève déplacé, protocole appliqué : très bien. Mais si rien n'a changé dans sa façon de se tenir, de regarder, de répondre, il repart avec exactement les mêmes fragilités — au collège suivant, l'année d'après, dans son club de sport.

C'est là que se situe mon travail. Je ne remplace pas les démarches, qui restent indispensables — je t'évite d'attendre passivement qu'elles aboutissent, et je fais en sorte que ton enfant sorte de cette histoire avec quelque chose en plus, pas seulement avec une situation réglée.

Concrètement, sur ces semaines-là, on travaille sur quatre plans.

Ses émotions. Reconnaître ce qui monte, le nommer, et apprendre à le faire redescendre. Un enfant submergé ne peut rien apprendre d'autre tant qu'il est submergé — c'est par là qu'on commence.

Sa voix, son souffle, sa posture. Parce qu'une réponse dite d'une voix qui tremble ne protège pas, et parce qu'un enfant qui rétrécit se désigne. C'est le terrain que je connais le mieux : quatorze ans d'orthophonie, c'est quatorze ans passés là-dessus.

Ses compétences psychosociales. Savoir dire non. Poser une limite et la tenir. Demander de l'aide au bon moment, à la bonne personne. Répondre dans une situation qu'il n'avait pas prévue. Ce sont des compétences — elles s'apprennent, et elles faisaient déjà partie de mon métier d'orthophoniste, où l'on travaille la communication sociale autant que le langage.

Et toi. Parce qu'un parent en colère et impuissant, ton enfant le perçoit, et ça pèse sur lui. Les parents ont une place entière dans mon accompagnement, pas un rôle de spectateur.

Tu n'as pas besoin d'attendre que l'école réponde pour commencer.


Sources

  1. Ministère de l'Éducation nationale, Politique de lutte contre le harcèlement à l'École : dispositif pHARe obligatoire depuis la rentrée 2023, coordinateurs harcèlement, objectif de formation de 100 % des personnels d'ici 2027, qualification de délit depuis la loi du 2 mars 2022.

  2. Association Marion la main tendue, Signalements et recours.

  3. Analyse du cadre réglementaire applicable aux écoles primaires : obligation de moyens renforcée et responsabilité de l'institution en cas d'inaction manifeste.

  4. Valérie Piau, avocate spécialiste en droit de l'éducation, Harcèlement scolaire : quand faut-il saisir le rectorat ?

  5. Ressources destinées aux familles lorsque l'établissement ne reconnaît pas les faits (recours DASEN, Défenseur des droits, associations).

  6. Assemblée nationale, réponse ministérielle relative aux mesures de lutte contre le harcèlement : possibilité pour le DASEN de déplacer un élève dans le premier degré.

Ecrit par

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Line Herzog

Coach anti-harcèlement scolaire à Montpellier et en visio. Orthophoniste depuis 14 ans, créatrice de la méthode INATTAQUABLE.

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